Il y a cette patiente…
Elle est grande.
Massive.
Elle ne parle pas.
Sous son chapeau qu’elle ne quitte jamais, son regard est vif. Intense. Presque tranchant, direct.
Quand elle traverse le service, ses pas sont lourds. Lents. Ancrés.
Ses yeux balaient l’espace et les gens.
Mais le plus souvent, elle s’isole dans sa chambre.
C’est là qu’on se rencontre pour la première fois.
Elle ne répond pas quand je frappe à la porte.
Ne répond pas quand je lui dis bonjour.
Ne tourne pas son regard vers moi quand je me présente.
Pourtant, son regard est attiré par du matériel sorti et déposé sur mon chariot: une boîte de crayons aquarellables, un pinceau et un livre d’images.
Elle se redresse et observe longuement.
Au fil des pages que je tourne, une image semble attirer son attention. Celles de plusieurs mains enchevêtrées.
Du mouvement naît doucement dans ses mains à elle, dans ses doigts.
Son regard glisse de l’image à ses propres mains.
Je trace le contour de ma main gauche. Au pinceau.
Pour la première fois, son regard vient se poser sur moi.
Intense.
Puis un léger sourire sur son visage.
Le pouce, l’index, le majeur, l’annulaire…
Puis je lui tends le pinceau.
Elle s’en saisit. Lentement mais fermement.
Sourire.
Elle appuie fort, écrase les poils du pinceau.
Et termine la ligne du petit doigt.
Je sors une nouvelle feuille.
– On change de couleur ?
Elle acquiesce. Toujours aucun mot.
Elle choisit du vert.
Trace.
L’évocation d’une main. D’un arbre peut-être.
Elle trace.
Sa respiration change. Plus profonde, plus lente.
On repose les outils et ensemble on regarde les deux feuilles côte à côte.
Temps long.
– Est-ce que je les accroche quelque part ?
Sourire et regard en direction du mur.
Et puis sa voix :
– Là.



