Il y a cette patiente…
Elle s’apprête à fêter ses 92 ans.
Elle aime son chez elle et ses petites habitudes. Son train-train rassurant. Sa liberté simple.
Regarder par la fenêtre, observer le ciel, écouter les oiseaux. Préparer son espace pour peindre. Sa palette, ses roses et ses bleus.
Se plonger dans sa peinture, oublier l’heure, le temps qui passe.
Laisser refroidir son café, oublier de manger.
Elle en a assez qu’on la retienne ici. Qu’on décide pour elle.
Qu’est-ce qu’on lui veut? Qu’est-ce qu’elle a fait?
92 ans.
Il lui reste si peu à vivre.
Elle le sait si bien, trop bien.
Qu’on la laisse tranquille. Qu’on lui rende son chez elle, c’est là seulement qu’elle se sent bien.
Elle a traversé tant de douleurs, tant d’injustices.
Elle a besoin de répit, besoin de sa solitude.
S’accorder à son rythme à elle et pas à celui de cette institution qu’elle ne comprend pas.
Alors ce jour-là, elle ne veut pas descendre à l’atelier.
Ne veut pas prendre le temps de s’installer confortablement, de préparer soigneusement le matériel.
…
– Allez va, donne-moi du noir!
Le format du papier n’a pas d’importance aujourd’hui. Sa texture? Pas d’importance non plus.
Que je lui donne ce matériel. Vite. Sur son petit coin de table.
Alors elle écrit. Elle griffe le papier. Y met toute son énergie. Toute sa force. Les traits sont épais, anguleux.
« QU’ON ME LAISSE VIVRE CE QUI ME RESTE A VIVRE TRANQUILLE »
Puis elle pose le noir, lève les yeux sur moi :
« Pour aujourd’hui, c’est tout. »
Pour ce jour-là, c’était assez.
Et c’était déjà beaucoup.



